Antonin Artaud - Editions Sillage - 2022
mercredi 13 août 2025 par Alice GrangerPour imprimer
Antonin Artaud commence son texte, - écrit en 1947, un an avant sa mort, donc Après-Guerre tandis que l’Amérique est désormais la force sauveuse et protectrice, pour une émission dédiée aux « Voix des poètes » - comme si c’était ces excréments que l’humain rejette parce qu’il mange, ce « détail » certifiant qu’il est né, qu’il a fait l’expérience de l’expulsion hors du corps de la mère, et qu’il y pense en expulsant de son propre corps ce qu’il reste des repas qu’il a besoin de faire parce qu’il n’est plus dans le corps de cette mère. Sauf que s’il a tant besoin d’insister sur ces excréments, sur l’expulsion, sur la séparation, c’est peut-être que tout semble encore la nier, comme si le corps humain était toujours circonvenu par la métaphore d’une matrice biologique qui a tout colonisé, ou plutôt qui veut tout conquérir par la force, par la guerre. L’émission avait été d’abord censurée, par crainte du scandale. Artaud réussit à organiser une seconde audition de l’émission enregistrée, dans un cinéma désaffecté, et le public est nombreux. Quelques jours plus tard, Antonin Artaud meurt d’un cancer du rectum.
Et alors, il raconte une histoire incroyable, qui résonne tellement aujourd’hui, comme s’il avait été visionnaire. Il a appris, dit-il, que dans les écoles publiques américaines, il y a une pratique absolument officielle : parmi les examens pour entrer à l’école publique, les garçons doivent subir l’épreuve du sperme, c’est-à-dire donner un peu de leur sperme, qui sera mis dans un bocal, pour servir à des fécondations artificielles (donc la femme devenant mère porteuse), qui seront nécessaires parce que l’Amérique va avoir besoin de beaucoup de soldats, donc il faudra les fabriquer par tous les moyens, ceci parce que cette Amérique va se lancer dans beaucoup de guerres planétaires (on imagine qu’Artaud pense que dans le sillage de son entrée en guerre pour venir sauver la France et l’Europe et mettre fin à la Deuxième Guerre mondiale, en effet l’Amérique imposera sa « protection » pour que le monde soit « tranquille », et devant « démontrer » cela « par les vertus écrasantes de la force / la surexcellence des produits américains, / et des fruits de la sueur américaine sur tous les champs de l’activité et du dynamisme possible de la force ».
D’abord, par ce sperme des garçons qui se présentent donc comme des adolescents, on dirait qu’Antonin Artaud s’accorde avec Octavio Paz qui dit dans « Le labyrinthe de la solitude » que l’humanité est bloquée au stade adolescent. Et cette force qui se met en acte avec le besoin exponentiel de soldats de l’Amérique qui fera au nom de la « protection » des guerres partout sur la planète entre aussi en phase avec l’irruption sismique du sexuel à l’adolescence, telle une force virile inimaginable capable de rebattre les cartes partout en décivilisant, une énergie guerrière invincible, et la figure paradigmatique du soldat semble s’imposer comme si l’adolescent sous le coup du sexuel voyait s’ouvrir un monde qui est à lui, à emporter en commençant par Europe que le Taureau Zeus emporte après l’avoir violée sur la plage et vassalisée, à conquérir pour rester dans l’avant monde âge d’or de l’enfance donc pour le motif le plus infantile et régressif. Comme l’Amérique victorieuse d’où viennent après-guerre le progrès et le confort après les destructions de la guerre (comme l’irruption sismique sexuel provoque le chaos dans l’organisation psychique poétique et rebat les cartes dans une nouvelle distribution où c’est désormais lui qui est le plus fort).
En effet, dans son texte, Artaud dit : « Il faut produire, / il faut par tous les moyens de l’activité possibles remplacer la nature partout où elle peut être remplacée, / il faut trouver à l’inertie humaine un champ majeur… ce sera le règne enfin de tous les faux produits fabriqués, de tous les ignobles ersatz synthétiques /où la belle nature n’a que faire/ et doit céder une fois pour toutes et honteusement la place à tous les triomphaux produits de remplacement / où le sperme de toutes les usines de fécondation artificielle fera merveille / pour produire des armées et des cuirassés ». Donc, le sexe qui produit le sperme, l’homme étant réduit à son identité masculine, réduit aussi la femme à son identité sexuelle, surtout à la mère, à la mère porteuse (comme aujourd’hui aux Etats-Unis le droit à l’avortement est remis en cause, et même il est question de retirer le droit de vote aux femmes).
Et il n’y aura plus « de fruits, plus d’arbres, plus de légumes… plus d’aliments… mais des produits de synthèse à satiété », et « vive la guerre, n’est-ce pas ? » Car n’est-ce ainsi « la guerre que les Américains ont préparée et qu’il prépare pied à pied » ? Alors, « pour défendre cet usinage insensé contre toutes les concurrences qui ne sauraient de toutes parts s’élever / il faut des soldats, des armées, des avions, des cuirassés, de là ce sperme ». Parmi ces ennemis qui guettent, il y a dit Artaud « La Russie de Staline / qui ne manque pas non plus de bras armés ».
Artaud dit qu’il préfère, au Mexique, « le peuple qui mange à même la terre le délire d’où il est né », c’est-à-dire les Tarahumaras, « mangeant le Peyotl à même le sol / pendant qu’il nait, / et qui tue le soleil pour installer le royaume de la nuit noire ».
Et là, en bas, « au bas de la pente amère, / cruellement désespérée du cœur… La terre de charbon noire/ est le seul emplacement humide / dans cette fente du rocher ». A noter cette pente amère, désespérée, du cœur ! Il y a finalement un cheval au grand galop qui est le « premier homme », « Le cheval noir avec un / homme nu, / absolument nu / et vierge / sur lui ». Comme une naissance ? Le cheval de viande saignante (comme le placenta ?) s’affole, six hommes cernent six croix, dans un Rite nommé « L’abolition de la croix », ils déplantent les croix de terre, et « l’homme nu » sur le cheval arbore un immense fer à cheval / qu’il a trempé dans une coupure de son sang ». Voilà la coupure, la séparation.
Ensuite, dans le texte « La recherche de la fécalité », Artaud note avec intelligence que « Là où ça sent la merde / ça sent l’être », et que si l’homme a choisi de chier, il l’a fait « comme il aurait choisi de vivre / au lieu de consentir à vivre mort ». C’est-à-dire qu’il a choisi de naître, au lieu de « n’être » car restant « dedans » (cette masse blanche circonvenante dont il parle dans « Ombilic des limbes »). Pour choisir de ne pas « faire caca », il faut choisir de ne pas naître ! Et Artaud déclare qu’il « n’a pas pu se résoudre à perdre l’être, / c’est-à-dire à mourir vivant ». Artaud a une si grande intelligence que l’humain peut mourir vivant, en effet, lorsqu’il n’y a plus d’accès direct à la terre, aux choses sans prix, mais qu’il n’y a que des objets achetables devançant tout et générant des profits faramineux.
Dans son texte « La question se pose de… », Artaud dit que « Ce qui est grave / est que nous savons/ qu’après l’ordre / de ce monde / il y en a un autre », mais que nous ne savons « Quel est-il ? », car les « suppositions possibles » ouvre sur cet infini dont on ne sait pas ce que c’est. Mais c’est en tout cas un mot qui indique « l’ouverture / de notre conscience / vers la possibilité / démesurée, / inlassable et démesurée ». Et la conscience, qu’est-ce ? Le néant, pour dire que nous ne savons pas, qui peut être celle du désir sexuel ou celle de la faim, mais surtout « la conscience / est un appétit / l’appétit de vivre », qui aussitôt est un appétit de nourriture, mais aussi une faim qui n’est pas celle-là.
Alors, comme l’explosion d’un pet, Artaud laisse place à « la manifestation tonnante / de cette explosive nécessité : / dilater le corps de ma nuit interne ». Parce qu’il y a « explosive affirmation / qu’il y a / quelque chose / à quoi faire place ». Et c’est : « mon corps » ! Artaud le crie, « mais il y a une chose / qui est quelque chose / une seule chose, / et que je sens / à ce que ça veut / SORTIR :/ la présence / de ma douleur / ce corps », la présence jamais lassante de ‘mon corps », et qui fait qu’il y a « un point / où je me vois contraint / de dire non ». Alors, Artaud dit non : « c’est alors / que j’ai tout fait éclater / parce qu’à mon corps / on ne touche jamais ».
Voilà ce qu’est un corps vraiment né, séparé, plus jamais circonvenu comme un incapable par la masse blanche circonvenante, ni par la mère porteuse pour fabriquer par fécondations artificielles des soldats dans la logique de guerre et de la force.
Alice Granger
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